Nous constatons au quotidien, dans nos échanges avec d’autres responsables industriels et nos contacts avec les fournisseurs, que le cadre juridique du refus de vente soulève des questions pratiques majeures. Cette problématique concerne autant les entreprises soucieuses de sécuriser leurs pratiques commerciales que les clients désireux de faire valoir leurs droits. Les règles applicables trouvent leur origine dans des textes anciens, notamment l’ordonnance du 30 juin 1945, modifiée ensuite par le décret du 24 juin 1958, qui ont progressivement évolué vers l’article L121-11 du Code de la consommation actuellement en vigueur. La circulaire Fontanet de 1960 a également apporté des précisions toujours pertinentes aujourd’hui, bien que dépourvue de force contraignante. Cette construction juridique progressive illustre la volonté du législateur d’assurer la loyauté des échanges commerciaux tout en protégeant les contractants les plus vulnérables contre les comportements arbitraires.
Les fondements juridiques et le cadre d’application du refus de vente
Le législateur définit le refus de vente comme l’action, pour un professionnel qu’il soit producteur, distributeur ou prestataire, de refuser à un consommateur ou à un autre professionnel la fourniture d’un service ou la vente d’un produit, en l’absence de justification légitime. Cette définition englobe plusieurs situations concrètes : le refus pur et simple d’exécuter une commande, la proposition de conditions manifestement impossibles à accepter, ou encore la substitution de produits différents de ceux demandés initialement.
Un commerce peut-il refuser de vous vendre un produit expose en vitrine ?
Dans notre expérience de gestion des approvisionnements industriels, nous avons observé que la distinction entre consommateur et professionnel revêt une importance capitale. Les textes protègent prioritairement le consommateur, tandis que la liberté contractuelle prédomine entre professionnels, sauf en cas de pratiques anticoncurrentielles ou de ruptures abusives d’une relation commerciale établie. Cette différence de traitement s’explique par le déséquilibre structurel supposé entre un particulier et un professionnel.
L’interdiction frappe aussi bien les refus explicites que les refus déguisés. Un vendeur peut ainsi contourner l’interdiction en imposant des délais de livraison déraisonnables, en exigeant des conditions de paiement incompatibles avec les usages, ou en pratiquant des manœuvres dilatoires rendant impossible la conclusion du contrat. La jurisprudence a sanctionné à plusieurs reprises ces comportements, notamment dans un arrêt de 2009 concernant le refus de reconduction d’un contrat de location d’emplacement, ou en 1985 pour le refus de vendre un article exposé en vitrine.
Les situations autorisant légalement le refus de vente
Nous avons régulièrement été confrontés, dans notre activité de planification de production, à des situations d’indisponibilité objective justifiant un refus. Le professionnel peut légitimement refuser la vente lorsqu’il ne dispose pas du produit demandé ou ne peut l’obtenir dans des conditions raisonnables. Cette impossibilité matérielle a été reconnue par le tribunal de grande instance de Paris en 1980, qui a jugé qu’un éditeur n’était pas tenu de reconstituer ses stocks pour satisfaire chaque demande. Cette jurisprudence s’applique aujourd’hui à l’ensemble des secteurs d’activité, y compris l’industrie manufacturière.
La notion de demande anormale ou abusive constitue également un motif légitime. Une commande quantitativement ou qualitativement hors normes, incompatible avec les pratiques commerciales usuelles, peut justifier un refus. Nous pensons notamment aux demandes démesurées, aux exigences de livraison matériellement impossibles ou aux conditions de paiement totalement atypiques. L’appréciation de ce caractère anormal doit s’effectuer au regard des usages du secteur et des capacités réelles du professionnel.
La mauvaise foi du client représente un troisième cas de figure. Un client présentant une insolvabilité notoire, des antécédents de non-paiement ou un comportement agressif peut se voir opposer un refus. La cour d’appel de Versailles a validé en 2003 le refus de renouveler l’abonnement d’un adhérent s’étant montré injurieux dans un club sportif. Cette solution jurisprudentielle s’étend logiquement aux relations commerciales entre entreprises.
Enfin, les interdictions légales et réglementaires justifient naturellement le refus. La vente de certains produits réglementés, substances pharmaceutiques ou armes nécessite le respect de conditions strictes. La Cour de cassation a ainsi condamné en 1998 un pharmacien ayant refusé de délivrer des contraceptifs sur prescription médicale pour des raisons personnelles, confirmant que les convictions individuelles ne constituent pas un motif légitime.

Les discriminations interdites et leurs sanctions
L’article 225-1 du Code pénal prohibe expressément les refus fondés sur des critères discriminatoires : origine, sexe, apparence physique, handicap, situation familiale, orientation sexuelle, âge, religion ou opinions politiques. Cette liste, non exhaustive, protège les personnes contre les comportements arbitraires fondés sur des considérations étrangères à la transaction commerciale elle-même.
La jurisprudence a sanctionné de nombreux cas concrets. En 1974, la cour d’appel de Douai a condamné le refus de location d’une chambre à un couple mixte, tandis que le tribunal correctionnel de Strasbourg sanctionnait la même année le refus de servir deux clients arabes dans un débit de boissons. Plus récemment, en 2010, la cour d’appel de Paris a jugé illicite un refus de location motivé par des considérations religieuses. Ces décisions illustrent la fermeté des juridictions face aux discriminations.
Le régime des sanctions se révèle particulièrement sévère. Les personnes physiques encourent jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende, portés à cinq ans et 75 000 euros lorsque les faits sont commis dans un lieu accueillant du public ou visent à en interdire l’accès. Les personnes morales risquent une amende pouvant atteindre 375 000 euros. Ces montants, nettement supérieurs aux sanctions applicables au refus de vente simple, traduisent la volonté du législateur de réprimer fermement ces comportements.
| Type d’infraction | Sanction personne physique | Sanction personne morale |
|---|---|---|
| Refus de vente simple | 1 500 € (3 000 € en récidive) | 7 500 € (15 000 € en récidive) |
| Refus discriminatoire | 3 ans et 45 000 € | 375 000 € |
| Discrimination en lieu public | 5 ans et 75 000 € | 375 000 € |
Les recours et les précautions à adopter
Face à un refus de vente, nous recommandons d’abord une démarche amiable structurée. La discussion directe avec le professionnel permet souvent de clarifier la situation et d’identifier les malentendus éventuels. Une demande écrite et circonstanciée constitue une étape indispensable pour documenter le litige. La médiation par un tiers, qu’il s’agisse d’un médiateur de la consommation ou d’une association spécialisée, offre également des solutions efficaces avant toute procédure contentieuse.
En cas d’échec de la voie amiable, plusieurs recours contentieux s’ouvrent. Le dépôt d’une plainte auprès du procureur de la République engage l’action pénale. La saisine du juge civil permet d’obtenir des dommages et intérêts en réparation du préjudice subi. Le signalement auprès de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), notamment via la plateforme SignalConso.gouv.fr, déclenche des contrôles administratifs. En présence d’une discrimination, le Défenseur des droits constitue un interlocuteur privilégié.
Pour les professionnels, la prévention des litiges passe par plusieurs mesures concrètes. L’insertion dans les conditions générales de vente de clauses précisant les motifs légitimes de refus assure la transparence. La formation régulière du personnel commercial sur les règles applicables et la gestion des situations délicates s’avère indispensable. La documentation systématique de chaque décision de refus, incluant les circonstances factuelles et la justification juridique, constitue un élément de preuve décisif en cas de contestation ultérieure. Dans notre pratique quotidienne, nous avons constaté que cette traçabilité rigoureuse évite de nombreux contentieux.
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